Un outil pour faire émerger la parole
Dans les parcours d’insertion professionnelle, la communication constitue souvent un défi majeur. De nombreux jeunes ou adultes accompagnés rencontrent des difficultés à parler d’eux-mêmes, à identifier leurs compétences ou à se projeter dans un avenir professionnel. Ces obstacles sont encore plus marqués pour les personnes ayant un faible niveau de littéracie, une maîtrise limitée du français ou un parcours scolaire difficile.
Pour Florence Gouin, professionnelle de l’insertion ayant intervenu au sein de Trajet Association puis du GRETA de Redon, le photolangage constitue une réponse particulièrement intéressante à ces enjeux.
Créée dans les années 1960 par Claire Bélisle et Daniel Rodary, la méthode du photolangage repose sur l’utilisation de photographies comme support d’expression et d’échange. L’objectif est de faciliter la communication, favoriser l’expression personnelle et permettre à chacun de prendre part aux discussions, quelles que soient ses compétences en lecture ou en écriture. Ainsi, Florence souligne que « Le photolangage rend la communication plus accessible car il mobilise à la fois les dimensions cognitives et émotionnelles de chaque individu, en s’appuyant sur son vécu et ses expériences. »
Du langage clair à l’expression authentique
Le photolangage ne remplace pas le langage clair. Il le complète.
Alors que le langage clair vise à transmettre une information compréhensible et accessible, le photolangage agit davantage comme un déclencheur de parole. L’image ne sert pas uniquement à illustrer un message : elle devient un support permettant à chacun d’exprimer ses émotions, ses aspirations ou ses expériences.
Selon Florence Gouin, les deux approches sont particulièrement complémentaires. Ensemble, elles créent des espaces favorisant l’écoute, la participation et l’apprentissage.
Les photographies permettent également de contourner certaines barrières liées à la lecture ou à la maîtrise de la langue. Elles mobilisent les souvenirs, les émotions et les expériences personnelles avant même de solliciter les mots.
Une expérimentation auprès de jeunes en insertion
Florence Gouin a développé une expérimentation originale auprès de jeunes de 16 à 25 ans accompagnés dans le cadre du dispositif Prépa Avenir Jeunes du GRETA de Redon.
Le constat de départ était simple : les méthodes traditionnelles de recherche d’emploi et de présentation de soi peuvent être déstabilisantes pour certains jeunes. Le CV, la lettre de motivation ou l’entretien d’embauche reposent fortement sur des compétences de verbalisation que tous ne maîtrisent pas.
L’objectif était donc d’aider les participants à identifier leurs compétences et à apprendre à parler d’eux-mêmes autrement.
Le projet s’est construit autour de plusieurs étapes :
- réalisation de photographies pendant les périodes de stage ;
- identification et verbalisation des compétences mobilisées ;
- mise en relation avec les référentiels métiers de France Travail ;
- création d’un tableau intitulé « CV vs Photos » ;
- présentation orale du travail réalisé devant le groupe.
L’accompagnement associait systématiquement temps collectifs et entretiens individuels.
Pour Florence Gouin, cette double approche est essentielle :
« Le collectif favorise les échanges, l’expression devant les autres et le développement de la confiance en soi. L’accompagnement individuel permet quant à lui d’instaurer une relation de confiance et d’aller plus loin dans la réflexion personnelle. »

Des effets visibles sur la participation et la confiance en soi
Les réactions observées chez les jeunes ont été particulièrement encourageantes.
La présence de photographies dans un espace de formation suscite d’abord la surprise, puis la curiosité et enfin l’engagement. Progressivement, les participants les plus réservés prennent davantage la parole.
Le projet ne mobilise pas uniquement des compétences de communication. La création du tableau « CV vs Photos » sollicite également la créativité, l’organisation spatiale, la concentration et le travail collaboratif.
Les jeunes deviennent acteurs de leur propre parcours.
Le photolangage facilite également la prise de conscience des compétences développées en stage ou dans la vie quotidienne. Les participants apprennent à mettre des mots sur leurs savoir-faire et à valoriser leurs expériences auprès de professionnels ou d’employeurs.
Comme l’avait observé Claire Bélisle, les échanges suscités par les photographies conduisent souvent à une véritable prise de conscience de soi et de ses capacités. « Il est apparu que l’échange suscité grâce aux photographies (…), débouchait sur une prise de conscience et déclenchait une réaction sur ce qui était découvert ».
Conditions de réussite et points de vigilance
La mise en œuvre du photolangage nécessite toutefois certaines précautions.
Le cadre doit être clairement défini dès le début de l’activité afin de garantir le respect mutuel, l’écoute et la bienveillance.
L’accompagnateur joue un rôle central. Son positionnement doit être fondé sur l’écoute, la disponibilité et l’absence de jugement.
Parmi les difficultés rencontrées lors de l’expérimentation, Florence Gouin souligne notamment :
- le maintien du lien avec les jeunes pendant leurs périodes de stage ;
- le suivi à distance ;
- la récupération des photographies dans les délais prévus ;
- la nécessité d’impliquer les structures d’accueil dans la démarche.
Elle insiste également sur l’importance de ne jamais laisser un participant seul face aux difficultés rencontrées au cours de son parcours.
« Être présent sans mettre de pression, rester disponible et à l’écoute constitue une condition essentielle de réussite. »
Ce que le photolangage nous apprend sur la communication inclusive
L’expérience menée auprès de jeunes en insertion rappelle un principe fondamental de la communication inclusive : chacun possède des ressources, des savoirs et une expérience qui méritent d’être reconnus.
Le rôle du professionnel n’est pas de transmettre un savoir unique mais de créer les conditions permettant à chacun d’exprimer son potentiel.
Dans cette perspective, le photolangage apparaît comme un outil particulièrement pertinent pour les professionnels de la jeunesse, de l’insertion et de l’éducation. En s’appuyant sur l’image, il permet de réduire certaines barrières liées à l’écrit, de valoriser les expériences individuelles et de renforcer la confiance en soi.
À l’heure où les smartphones rendent la photographie accessible au plus grand nombre, cette approche offre des perspectives prometteuses pour développer des pratiques d’accompagnement plus inclusives, plus participatives et davantage centrées sur les personnes.
