Le langage clair en Amérique latine : faire progresser le « Droit de comprendre »

Published on 18 septembre 2026

Un mouvement ancré dans la démocratie

En Amérique latine, le langage clair (lenguaje claro ou lenguaje sencillo en espagnol) est au cœur d’un mouvement qui cherche à rendre les textes juridiques et administratifs plus faciles à comprendre.

Dans certains pays européens, les démarches en faveur d’une communication administrative plus claire se développent depuis plusieurs décennies. En Amérique latine, elles ont notamment pris de l’ampleur au début du XXIe siècle, à travers différentes réformes institutionnelles.

La philosophie de ce mouvement est avant tout démocratique. Lorsque les lois sont compréhensibles, les citoyens peuvent mieux connaître leurs droits, participer à la vie politique et renforcer leur confiance dans les institutions.

Au-delà du domaine politique, le langage clair facilite l’accès à l’information, à la culture et aux services publics, notamment pour les personnes qui rencontrent des difficultés de lecture ou de compréhension.

Pour les professionnels de la jeunesse, ces enjeux sont également essentiels. Expliquer les conditions d’une mobilité Erasmus+, présenter un dispositif d’accompagnement ou informer les jeunes sur leurs droits suppose de proposer des informations qu’ils puissent comprendre et utiliser.

Ce que signifie réellement « clair »

Le langage clair est parfois considéré, à tort, comme une simplification qui appauvrit les textes. Pourtant, son objectif n’est pas de supprimer les informations importantes, mais de les rendre accessibles aux personnes auxquelles elles s’adressent.

Selon la Fédération internationale pour le langage clair (International Plain Language Federation), une communication est en langage clair lorsque ses mots, sa structure et sa présentation permettent au public visé de trouver facilement les informations dont il a besoin, de les comprendre et de les utiliser.

Autrement dit, un texte n’est pas clair simplement parce que son auteur le juge facile à lire. Ce qui compte, c’est que les personnes auxquelles il s’adresse puissent réellement s’en servir.

Cette approche est également au cœur de la norme internationale ISO 24495-1:2023, consacrée aux principes du langage clair, et dans sa mise en œuvre dans les différents domaines institutionnels et citoyens (comme la santé par exemple).

Selon ParlAmericas, le langage clair permet de conserver la rigueur juridique tout en facilitant la compréhension. Il ne consiste ni à supprimer les informations techniques nécessaires ni à sous-estimer les capacités des lecteurs. Il peut également être associé à une communication inclusive, qui prend en compte la diversité des publics et respecte les personnes auxquelles elle s’adresse.

Concrètement, le langage clair repose sur trois éléments complémentaires :

– Le choix des mots : privilégier un vocabulaire familier au public et éviter le jargon inutile.

– L’organisation des informations : structurer le contenu pour permettre aux lecteurs de trouver facilement ce qu’ils cherchent.

– La présentation visuelle : choisir des formats adaptés au contenu et au public, par exemple des infographies pour expliquer les principales dispositions d’un projet de loi.

Ces trois dimensions sont indissociables : un vocabulaire simple ne suffit pas si le document est mal organisé ou difficile à consulter.

Des initiatives concrètes dans plusieurs pays

Le développement du langage clair reste inégal d’un pays à l’autre en Amérique latine. Plusieurs pays ont toutefois mis en place des réseaux, des guides et des initiatives institutionnelles.

Le Chili.
Le Chili fait partie des pays précurseurs. Dès 2005, le document El lenguaje como instrumento democratizador (« Le langage comme outil de démocratisation ») participe à cette réflexion. Depuis, plusieurs institutions chiliennes se sont engagées en faveur du langage clair.

  •  Le Sénat. En septembre 2025, le Sénat chilien a publié un guide pour encourager l’utilisation du langage clair dans le travail législatif. Cette initiative s’inscrit dans son plan stratégique 2024-2028.

Le Sénat participe également à deux réseaux consacrés au langage clair : la Red de Lenguaje Claro Chile et la Red Panhispánica de Lenguaje Claro y Accesible. Ces réseaux contribuent au partage d’expériences et de bonnes pratiques à l’échelle nationale et internationale.

  •  Le contenu du guide. Le Guía de lenguaje claro para el ámbito legislativo propose des conseils de rédaction, une liste de vérification et une présentation de cent termes susceptibles de poser des difficultés dans les textes législatifs.Il explique également comment concilier clarté rédactionnelle et interprétation des règles de droit. Son objectif est d’aider les équipes parlementaires à produire des documents à la fois précis et compréhensibles.
  • Le pouvoir judiciaire. Créée en 2015, la Commission du langage clair du pouvoir judiciaire chilien a notamment participé à l’organisation d’un concours national récompensant des décisions de justice rédigées dans un langage accessible. Ce concours est présenté sous le titre Concurso Nacional de Sentencias Redactadas en Lenguaje Claro ( Concours national de décisions de justice en langage clair). L’objectif était de valoriser le travail des magistrats qui rendent leurs décisions plus compréhensibles pour les personnes concernées.

Argentine.
En Argentine, l’initiative Ley Simple vise à rendre les textes législatifs plus accessibles. Des collectivités locales ont également développé leurs propres actions.

À Buenos Aires, les trois pouvoirs de la ville ont signé en 2019 un accord pour créer un réseau du langage clair. Cette initiative encourage les institutions à adopter des pratiques de communication plus simples et plus accessibles.

La ville s’est également intéressée à l’utilisation de l’intelligence artificielle dans les procédures administratives, notamment avec Prometea, un système développé initialement au sein du ministère public de Buenos Aires à partir de 2017. Prometea a notamment été utilisé pour automatiser la préparation de contrats de prestations de services et de travaux. Les autorités de Buenos Aires ont présenté cette expérience comme une piste pour améliorer l’efficacité des démarches administratives et faciliter les relations entre les institutions et les citoyens.

Dans la province du Chaco, un guide de rédaction en langage clair a été présenté en juillet 2026 à destination du personnel judiciaire. Ce document d’environ cinquante pages comprend notamment des exemples de documents réécrits, comme un courrier officiel ou une convocation à une audience.

Ces exemples « avant-après » montrent comment les principes du langage clair peuvent être appliqués à des documents administratifs et juridiques du quotidien.

Uruguay
L’Uruguay a développé l’initiative La ley en tu lenguaje (« La loi dans votre langue »), destinée à rendre les textes législatifs plus compréhensibles pour les citoyens.

Cette démarche s’inscrit dans une volonté de faciliter l’accès à l’information juridique et de renforcer la participation citoyenne.

Mexique.
Au Mexique, des initiatives de lenguaje ciudadano (« langage citoyen ») ont cherché à rendre la communication des administrations plus accessible.

L’Iniciativa Lenguaje Ciudadano (« Initiative pour un langage citoyen »), lancée le 5 octobre 2004, visait notamment à favoriser l’utilisation d’un langage simple, clair et direct dans les documents gouvernementaux destinés aux citoyens.

Elle a donné lieu à des recommandations et à des outils pratiques, notamment un manuel de rédaction destiné aux agents publics. Celui-ci explique comment structurer les informations et choisir les mots pour faciliter les échanges entre les administrations et la population.

Colombie.
La Colombie poursuit le développement du langage clair à travers son réseau national, la Red de Lenguaje Claro Colombia. Les travaux du Congrès colombien ont contribué à l’élaboration des recommandations de ParlAmericas sur l’utilisation du langage clair dans les activités parlementaires.

Ces recommandations s’appuient également sur les travaux de PLAIN (Plain Language Association International) ainsi que sur des guides développés au Chili et en Équateur.

Ces échanges montrent comment les expériences nationales peuvent nourrir des références communes et favoriser la diffusion du langage clair dans toute la région.

Paraguay.
Au Paraguay, la loi n° 4251 de 2010, connue sous le nom de Ley de Lenguas (« Loi sur les langues »), encadre l’utilisation des langues officielles, notamment le castillan et le guarani, et garantit différents droits linguistiques prévus par la Constitution de 1992.Bien qu’elle ne porte pas directement sur le langage clair, cette loi illustre l’importance de l’accessibilité linguistique dans l’accès aux services publics et à l’information.

Le rôle essentiel des réseaux

Ces exemples montrent l’importance de la coopération entre institutions. Les réseaux nationaux et internationaux permettent de partager des méthodes et des ressources, et contribuent à inscrire les démarches de langage clair dans la durée.

Au Chili, le Sénat participe à la fois à un réseau national et à un réseau réunissant des acteurs de différents pays hispanophones. À Buenos Aires, un réseau rassemble les trois pouvoirs de la ville. La Colombie s’appuie sur son propre réseau national, tandis qu’en Argentine, la Red de Lectura Fácil contribue au développement de publications accessibles.

En partageant guides, formations et exemples, ces réseaux facilitent l’adoption du langage clair dans différentes organisations. Ils peuvent aussi contribuer à maintenir les pratiques lorsque les responsables ou les gouvernements changent.

Cette continuité représente un enjeu important dans une région où certaines initiatives institutionnelles peuvent perdre de leur importance à la suite de changements politiques.

Le langage clair dans la culture et l’édition

Si le langage clair s’est largement développé dans les domaines juridique et administratif, les démarches visant à rendre les textes accessibles occupent également une place croissante dans le secteur culturel et éditorial.

En Argentine et en Espagne, plusieurs initiatives proposent des œuvres littéraires adaptées, des recueils de classiques et des créations originales accessibles à des personnes rencontrant des difficultés de lecture ou de compréhension.

Certaines de ces initiatives s’appuient sur la Lectura Fácil, une démarche de lecture accessible proche du Facile à lire et à comprendre (FALC).

Ces approches cherchent notamment à faciliter la lecture et la compréhension pour les personnes qui rencontrent des difficultés dans ces domaines. Elles disposent cependant de méthodes et de référentiels spécifiques, distincts du langage clair.

  • Classiques adaptés : Des associations collaborent avec des éditeurs pour proposer des adaptations d’œuvres littéraires connues.

En Espagne, la plateforme de Plena Inclusión (organisation soutenue notamment par des financements publics espagnols et la Fundación ONCE) donne accès à des adaptations littéraires en lecture facile, parmi lesquelles une version de Don Quichotte de la Manche, de Miguel de Cervantes.

En Argentine, l’éditeur Lengua Franca, membre de la Red de Lectura Fácil, a publié la Colección cinco libros en lectura fácil, qui rassemble des adaptations d’œuvres littéraires autour de thèmes comme l’intrigue, les voyages et les relations amoureuses.

La Fundación Visibilia propose également des adaptations de textes littéraires, notamment Le Fantôme de Canterville d’Oscar Wilde et des récits de l’écrivain uruguayen Horacio Quiroga, comme Cuentos de la selva.

Ces initiatives montrent que l’accessibilité ne concerne pas uniquement les textes administratifs : elle peut aussi faciliter l’accès au patrimoine littéraire.

  • Œuvres originales : En parallèle des adaptations, des auteurs et des éditeurs développent des œuvres spécialement conçues pour être accessibles à des personnes qui rencontrent des difficultés de lecture.

Parmi ces publications figurent Vidas de Mujeres Inspiradoras et Panambí y otros cuentos con historia, d’Agustina Caride, qui explore différents épisodes marquants de l’histoire argentine.

Ces créations contribuent à élargir l’offre éditoriale accessible, au-delà de la seule adaptation d’œuvres déjà existantes.

  • Services publics et accès numérique : Les démarches de lecture accessible concernent également des documents d’intérêt général, notamment des informations sur les droits des citoyens et la prévention des violences faites aux femmes.

Les bibliothèques numériques jouent un rôle important dans la diffusion de ces ressources. Celle de Plena Inclusión rassemble près de 1 000 publications, parmi lesquelles des livres adaptés, des guides et des ressources pratiques, dont certains sont téléchargeables gratuitement.

Ces plateformes permettent de rendre des contenus accessibles à un public plus large, indépendamment de leur lieu de résidence.

Pourquoi associer littérature et accès aux droits ?

Lire un roman adapté ou comprendre un texte de loi répond à des besoins différents. Dans les deux cas, rendre l’information accessible permet à davantage de personnes de participer à la vie culturelle, sociale et citoyenne.

L’accessibilité des textes ne doit donc pas être considérée comme une question purement technique. Elle participe à un objectif plus large : permettre à chacun d’accéder aux connaissances, à la culture et aux informations nécessaires à sa vie quotidienne.

Les difficultés à surmonter

  1. L’instabilité politique :
    Les progrès réalisés peuvent être fragilisés par les changements de gouvernement ou de responsables institutionnels. Au Mexique, par exemple, certaines initiatives ont perdu de leur visibilité ou de leur continuité lors de changements d’administration.
  2. L’absence de cadre commun à l’échelle régionale :
    Il n’existe pas de cadre réglementaire commun à l’ensemble des pays d’Amérique latine. Les institutions élaborent donc leurs propres règles et recommandations, même si des initiatives internationales, comme la norme ISO 24495-1:2023, fournissent des principes partagés.
  3. Une adoption inégale :
    Certains pays disposent déjà de nombreux guides, réseaux et formations consacrés au langage clair, tandis que d’autres commencent seulement à développer ces pratiques.

Plusieurs initiatives montrent cependant comment surmonter ces difficultés.

L’intégration du langage clair dans les stratégies institutionnelles, comme l’a fait le Sénat chilien, peut contribuer à assurer la continuité des démarches, même lorsque les responsables changent.

En Argentine, plusieurs initiatives judiciaires montrent comment appliquer concrètement les principes du langage clair. En 2022, la Cour supérieure de justice du Chaco a adopté un guide proposant des recommandations rédactionnelles et des exemples pratiques pour rendre les documents juridiques plus compréhensibles. Cette démarche se retrouve également à Buenos Aires, où le concours Desafío Claro 2026 a valorisé la réécriture de documents judiciaires en publiant des exemples « avant-après », permettant de comparer les textes originaux à leurs versions en langage clair.

Enfin, les réseaux hispanophones favorisent l’élaboration de références communes, sans qu’il soit nécessaire d’adopter une réglementation unique à l’échelle régionale.

Ce qu’il faut retenir

En Amérique latine, le développement du langage clair s’inscrit avant tout dans une démarche démocratique. Il ne s’agit pas simplement de mieux écrire, mais de permettre à davantage de personnes de comprendre les informations qui concernent leurs droits et leur vie quotidienne.

Cinq enseignements principaux se dégagent des initiatives présentées.

  1. Un enjeu de droits, pas seulement de style

La notion de « droit de comprendre » établit un lien direct entre la clarté de l’information, l’accès aux droits et la participation citoyenne.

Rendre un document compréhensible, ce n’est pas seulement améliorer sa rédaction. C’est aussi permettre aux personnes concernées de connaître leurs possibilités d’action et de prendre des décisions éclairées.

  • La clarté ne s’oppose pas à la précision juridique

Les recommandations parlementaires montrent qu’il est possible de rendre un texte juridique plus accessible sans en réduire la rigueur.

Le langage clair agit sur le choix des mots, l’organisation des informations et la présentation des documents. Il ne consiste pas à supprimer les éléments nécessaires à leur exactitude.

  • Une démarche à tous les niveaux institutionnels

Le langage clair ne se développe pas uniquement à l’échelle des gouvernements nationaux. Les parlements, les tribunaux, les collectivités territoriales et les administrations locales peuvent tous jouer un rôle dans sa diffusion. Cette diversité d’acteurs permet d’adapter les pratiques aux besoins des publics et aux contextes institutionnels.

  • Des réseaux et des outils pour inscrire les pratiques dans la durée

Les guides, les listes de vérification, les formations et les exemples « avant-après » aident les professionnels à intégrer le langage clair dans leur travail quotidien.

Les réseaux contribuent à diffuser ces outils, à partager les expériences et à maintenir les démarches malgré les changements politiques ou organisationnels.

  • Une meilleure coordination reste nécessaire

En l’absence de cadre commun à l’échelle de l’Amérique latine, les progrès demeurent inégaux. La coopération entre institutions, la mise en commun des ressources et le développement de références partagées constituent des pistes pour renforcer ces initiatives.

Le langage clair occupe ainsi une place croissante dans les politiques publiques de plusieurs pays d’Amérique latine. Pour inscrire ces progrès dans la durée, les institutions doivent poursuivre leur coopération, former leurs équipes et associer les publics concernés à l’évaluation des documents.

Pour les structures jeunesse, une leçon ressort de ces expériences : la communication claire ne dépend pas seulement des compétences individuelles. Elle gagne à devenir une pratique collective, portée par les équipes, testée avec les jeunes et partagée entre organisations.

Bibliographie

Principes et travaux de référence

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